Carburant en Guyane : plus Cher qu'Ailleurs, mais pas sans Leviers
En mai 2026, le super sans-plomb atteint 2,08 € le litre en Guyane et le gazole routier 2,19 €, passant au-dessus de la barre symbolique des 2 €, une première depuis 2022[1]. Ce surcoût n'est pas lié à une cause unique mais à un empilement de contraintes : triple monopole de la SARA, surcoûts logistiques, fiscalité locale et taille réduite du marché[2]. Dans ce cadre, une baisse durable des prix devient jouable si deux conditions politiques sont réunies : réformer le modèle SARA comme le préconise l’Inspection générale des finances, et accepter, au moins partiellement, de toucher à la taxe spéciale de consommation collectée par la CTG[3].
Diagnostic opérationnel
Faisabilité : sous conditions.
Le verrou : un triple monopole de la SARA (importation, raffinage, stockage) qui génère un surcoût estimé à 14,6 centimes par litre sur les carburants des départements français d’Amérique.
La clé : transformer la SARA en simple importateur-stockeur, comme recommandé par l’IGF, combiné à un usage ciblé de la TSC par la CTG pour amortir les chocs de prix sans assécher l’investissement public[4].
Un litre plus cher en Guyane : chiffres et mécanique de prix
Au 1er mai 2026, la préfecture de Guyane fixe par arrêté les prix maxima des carburants : 2,08 € le litre pour le supercarburant sans plomb et 2,19 € pour le gazole routier, soit des hausses respectives de 10 et 20 centimes par rapport à avril (1,98 € et 1,99 €)[5]. A la même date, la Martinique affiche 1,96 € pour le sans-plomb, 2,09 € pour le gazole[6], et la Guadeloupe 1,97 € et 2,11 €[7], ce qui place la Guyane 11 à 12 centimes au-dessus des Antilles sur l’essence et 8 à 10 centimes au-dessus sur le gazole, alors même que les trois territoires relèvent du même schéma réglementaire issu du décret Lurel et du même approvisionnement par la raffinerie SARA. Ce différentiel confirme une tendance déjà signalée au Sénat[8] : les supercarburants en Guyane ont été parmi les plus chers de France, portés par une fiscalité locale plus faible que dans l’Hexagone mais nettement supérieure à celle des Antilles (+25 % sur les supercarburants, +39 % sur le gazole). Ici, l’Amazonie ne gomme pas les écarts ; elle les amplifie.
Pour comprendre ce « trop-plein » guyanais, il faut descendre dans la tuyauterie du prix. La CTG a publié en 2022 une décomposition type sur un litre d’essence vendu 1,89 € : 0,96 € revenaient à la SARA (coût du produit et de la chaîne logistique), 0,20 € aux distributeurs, 0,04 € à l’État, 0,21 € aux communes et 0,48 € à la CTG via la taxe spéciale de consommation et l’octroi de mer, soit près d’un quart du prix total pour la seule collectivité territoriale.
À ce socle s’ajoutent les surcoûts structurels propres aux départements français d’Amérique. L’Inspection générale des finances rappelle que les prix des carburants dans ces territoires sont en moyenne plus élevés que dans l’Hexagone, de l’ordre de +13 centimes par litre pour le super et +7 centimes pour le gazole, malgré une fiscalité inférieure d’environ un tiers à celle de la métropole. Le différentiel provient principalement de l'étroitesse des marchés, des coûts de transport maritime, de la nécessité d’entretenir des stocks de sécurité importants et de la structure industrielle propre à la zone Antilles-Guyane, dominée par un acteur unique : la SARA. Autrement dit, nous guyanais cumulons la géographie de bout de ligne et une gouvernance de marché ultra-concentrée.
Un double verrou, un surcoût organisé, des marges de manœuvre politiques
Le rapport de l’IGF, rendu public en septembre 2024, est sans ambiguïté : le marché des carburants en Martinique, Guadeloupe et Guyane repose sur un modèle très concentré au bénéfice de la SARA, qui cumule importation, raffinage, et stockage local des produits pétroliers. Ce montage, institué pour sécuriser l’approvisionnement de 3 territoires qui ont en commun d'être très éloignés de la métropole a un coût. L’IGF estime que l’activité de raffinage de la SARA est « le principal facteur de surcoût des carburants dans les DFA », de l’ordre de 14,6 centimes par litre, et que seul un scénario d’arrêt du raffinage permettrait une baisse « significative, structurelle et durable » des prix. En parallèle, le rapport propose de maintenir la SARA comme acteur pivot en la recentrant sur ses activités d’importation et de stockage.
La SARA, de son côté, conteste vigoureusement ce rapport et oppose une double menace sur l’emploi industriel local et la souveraineté énergétique si le raffinage était arrêté[9]. Le débat n’est donc ni purement technique ni purement industriel, mais politique, car accepter de transformer la SARA en simple importateur-stockeur revient à arbitrer entre plusieurs dizaines de centimes de gain potentiel par litre pour les ménages et les entreprises, et la fragilisation d’un outil industriel déjà marginal au regard des standards mondiaux. Dans des départements où la voiture individuelle est souvent la seule option de mobilité quotidienne, la question de l’« usine » contre le « plein » se pose avec légitimité.
Revenons en Guyane où, sur le volet fiscal, la CTG a explicité ses contraintes : chaque centime de TSC en moins, c’est 1,2 million d’euros qui disparaissent du budget, soit l’équivalent d’une portion de route ou d’un équipement de proximité. En novembre 2022, la collectivité a tout de même consenti une baisse de 5 centimes de la part de sa taxe sur les carburants pour amortir la flambée des cours. Cette décision, représentant un effort d’environ 600K € a montré qu’un levier existe mais qu’il ne peut être actionné durablement sans recomposition du financement public local[10]. Dans le même esprit, le sénateur Georges Patient soulignait 2 ans plus tôt que le sans-plomb pouvait atteindre 1,90 €/l en Guyane, contre 1,72 € dans l’Hexagone et entre 0,94 € et 1,10 € chez les voisins du Suriname, du Guyana et du Brésil[11].
Au-delà des automobilistes, la hausse récente pèse directement sur les transporteurs routiers, les entreprises de BTP et les filières logistiques déjà fragilisées par les distances et l’état du réseau. Le gouvernement a d’ailleurs annoncé dès le mois d'avril 2026, un dispositif d’aide exceptionnelle pour les entreprises du transport, avec une compensation estimée à 20 centimes par litre, signe que le choc est jugé suffisamment grave pour mobiliser des mesures ciblées. La législation nationale prévoit des mécanismes d’indexation gasoil pour les transporteurs, mais leur mise en œuvre effective dans les contrats locaux reste inégale, ce qui reporte de fait le choc sur les trésoreries des entreprises.
Ce qui peut réellement changer à terme
À court terme, la marge de manœuvre principale reste entre les mains de l’État, qui fixe chaque mois les prix plafonds par arrêté préfectoral et peut, au cas par cas, mobiliser des aides ciblées pour les secteurs les plus exposés. La CTG, de son côté, peut ponctuellement ajuster la TSC pour amortir un choc inflationniste majeur, mais chaque intervention de ce type se traduit presque mécaniquement par le report ou l’abandon d’investissements publics attendus dans les collèges, les lycées ou les routes du territoire. Ni bouclier permanent, ni solution miracle, mais soupape en cas de surchauffe.
Le changement structurel se joue ailleurs cependant ; dans la négociation à venir sur le futur de la SARA et sur la réorganisation du marché des carburants dans les Antilles-Guyane. L’IGF met sur la table un scénario de sortie du raffinage qui alignerait davantage les coûts locaux sur ceux des produits pétroliers déjà raffinés à l'import, tout en maintenant une régulation des prix adaptée à de petits marchés éloignés. la SARA et une partie du patronat défendent, eux, un modèle de souveraineté industrielle, au moment où l’Union Européenne prépare la fin du moteur thermique d’ici 2035. Entre ces deux lignes, la Guyane doit faire valoir sa spécificité amazonienne, celle d'un territoire frontalier, soumis à la concurrence diffuse des carburants du Brésil et du Suriname, mais aussi région ultrapériphérique de l’Union, éligible à des dispositifs de transition énergétique qui peuvent, à terme, réduire la dépendance à l’essence et au gazole. Le vrai combat ne se livrera donc pas à la pompe, mais dans la structuration des filières à organiser pour demain.
Tableau 1 : évolution des prix maximaux des carburants dans les trois DFA (mars → mai 2026)
| Territoire | Carburant | 1er mars 2026 | 1er avril 2026 | 1er mai 2026 | Évolution mars → mai |
|---|---|---|---|---|---|
| Guadeloupe | Sans-plomb | 1,70 €/l | 1,87 €/l | 1,97 €/l | +0,27 €/l |
| Gazole routier | 1,65 €/l | 1,96 €/l | 2,11 €/l | +0,46 €/l | |
| Martinique | Sans-plomb | 1,69 €/l | 1,86 €/l | 1,96 €/l | +0,27 €/l |
| Gazole routier | 1,64 €/l | 1,95 €/l | 2,09 €/l | +0,45 €/l | |
| Guyane | Sans-plomb | 1,81 €/l | 1,98 €/l | 2,08 €/l | +0,27 €/l |
| Gazole routier | 1,75 €/l | 1,99 €/l | 2,19 €/l | +0,44 €/l | |
| Sources consolidées : arrêtés préfectoraux mensuels de Guyane, Martinique et Guadeloupe (mars, avril et mai 2026). Lecture : en trois mois, les trois DFA ont subi une hausse parallèle de l’essence (+27 cts/l) et du gazole (+44 à 46 cts/l), confirmant un choc lié au prix du baril répercuté sur la même raffinerie SARA. La Guyane garde structurellement 11 à 12 cts/l d’écart sur l’essence et 8 à 10 cts/l sur le gazole au-dessus des deux îles antillaises. |
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Figure 1 : trajectoire de réforme des prix du carburant en Guyane
CE QUE STRATEES PEUT FAIRE POUR AVANCER SUR LE SUJET
Trois leviers actionnables sous 90 jours pour transformer le diagnostic en mouvement.
- Accompagner le MEDEF Guyane et la CPME Guyane, aux côtés des chambres consulaires, pour consolider une position patronale commune et porter auprès de la l'Etat local et de la CTG des données terrain sur l’impact réel des hausses de carburant sur chaque filière.
- Structurer des dossiers argumentés à partir de données publiques ( Sénat, IGF, préfecture, CTG, INSEE, IEDOM) pour appuyer les organisations professionnelles guyanaises dans leurs échanges avec l’État sur l’avenir de la SARA et l’adaptation des mécanismes d’indexation gasoil.
- Outiller les dirigeants d’entreprises guyanaises dans l’activation des leviers immédiats de réduction de leur exposition au carburant : clauses d’indexation gasoil dans les contrats de transport, suivi du crédit d’impôt transition énergétique, audits de flotte et candidatures aux appels à projets ADEME Guyane et FEDER 2021-2027 sur la mobilité décarbonée.
- [1] France-Guyane — Carburants : forte hausse des prix au 1er mai en Guyane — 2026.
- [2] Connaissance des Énergies / AFP — Prix des carburants en Outre-mer : un rapport préconise l’arrêt de l’activité de raffinage de la SARA — 2024.
- [3] Inspection générale des finances — Régulation du prix des carburants et du gaz dans les départements français d’Amérique — 2024.
- [4] Collectivité Territoriale de Guyane — [Prix du carburant] Que représente la part perçue par la CTG ? — 2022.
- [5] Préfecture de Guyane — Prix des carburants en Guyane — arrêtés préfectoraux 2026 — 2026.
- [6] Préfecture de la Région Martinique — Révision des prix maximum des produits pétroliers à compter du 1er mai 2026 — 2026.
- [7] Préfecture de la Région Guadeloupe — Les prix des carburants bondissent à nouveau au 1er mai en Guadeloupe — 2026.
- [8] Sénat — Question orale n° 1125S : prix des carburants en Guyane (Georges Patient) — 2020.
- [9] France-Antilles — La SARA « consternée » par le rapport de l'inspection générale des finances — 2024.
- [10] Collectivité Territoriale de Guyane — Communiqué — Carburant : la CTG baisse de 5 centimes € la part de sa taxe à compter du 15 novembre 2022 — 2022.
- [11] Sénat — Réduction des surcoûts sur les carburants fournis par la SARA aux Antilles et en Guyane (question Georges Patient) — 2024.